Territoire de santé de demain : faire du territoire un moteur de la transformation du système de santé
Dans le cadre du programme Territoire de santé de demain (TSD), l’Eurométropole de Strasbourg expérimente depuis 2020 une approche intégrée de la santé à l’échelle du territoire. Soutenu par France 2030, ce programme vise à mieux coordonner les acteurs du soin, de la prévention, de la santé publique et de l’innovation. Son objectif est de répondre aux défis du vieillissement, des maladies chroniques et des inégalités de santé.
Présentation des interviewés (sur la photo)
- Rémy Bañuls pilote la démarche de santé intégrée au sein de l’Eurométropole de Strasbourg
- Julien Soulliere anime le programme Territoires de Santé de Demain
- Propos recueillis par Nicolas Beaussé, Partner, et Laura Samson, Consultante
Qu’est-ce qui a motivé le lancement du programme « Territoire de santé de demain » et quelle transformation majeure du système de santé cherchez-vous à impulser ?
Le lancement du programme « Territoire de santé de demain » repose avant tout sur un constat partagé par l’ensemble des acteurs. Le système de santé est profondément peu axé sur la prévention face aux défis du vieillissement et des maladies chroniques. En outre, il reste fragmenté à l’échelle territoriale. Les parcours de soins sont cloisonnés. Les acteurs interviennent souvent de manière isolée. Les politiques publiques peinent à s’articuler entre elles.
Dans ce contexte, l’opportunité offerte par le programme France 2030 a servi de catalyseur. Au-delà du cadre national, l’ambition portée par l’Eurométropole de Strasbourg est de construire un véritable projet territorial de santé. L’enjeu est de dépasser les outils existants comme le Contrat Local de Santé, jugés insuffisants pour répondre aux enjeux d’intégration.
La transformation recherchée est majeure. Elle consiste à passer d’une logique de juxtaposition d’acteurs à une logique de coordination territoriale, centrée sur les besoins des habitants. Cela a de multiples implications. Il s’agit maintenant de passer à un raisonnement à l’échelle du bassin de vie. Soin, prévention et politiques publiques locales doivent être mieux articulés. La santé est à inscrite dans une approche plus globale intégrant également les dimensions économiques, sociales et environnementales.
En filigrane, c’est aussi une évolution vers une logique de responsabilité populationnelle* qui est visée. L’idée est d’organiser le système non plus seulement autour des structures, mais autour de l’amélioration de l’état de santé des populations.
Quelles sont les principales innovations apportées par le programme sur le territoire depuis son lancement en 2020 ?
Depuis son lancement, le programme a permis de faire émerger des innovations concrètes, à la fois technologiques et organisationnelles. Certaines d’entre elles produisent déjà des résultats mesurables.
Parmi les avancées les plus significatives figurent les dispositifs de télésurveillance. Ceux-ci concernent notamment les patients sous chimiothérapie à domicile, les patients diabétiques ou encore ceux souffrant d’insuffisance cardiaque. Ces projets illustrent une évolution des pratiques vers des modèles de suivi plus continus, mieux adaptés aux besoins des patients.
Certains dispositifs, comme Continuum+ (spécialiste du télésuivi des patients atteints de cancer), ont franchi une étape importante en intégrant le droit commun. Rappelons qu’ils ne bénéficiaient initialement d’aucun financement pérenne. Cela témoigne de la capacité du programme à faire évoluer les cadres existants.
Mais l’innovation ne se limite pas aux outils : elle est également organisationnelle.
Le programme a permis de structurer de nouvelles formes de coordination entre l’hôpital, la médecine de ville et les acteurs du territoire. Pour cela, des parcours de soins ont été créés, différenciés selon les besoins des populations suivies.
Enfin, un apport majeur du programme réside dans sa capacité à rassembler. Il a permis de créer des liens entre des acteurs qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble. Il a permis de développer une meilleure connaissance de l’écosystème local de santé et de faire émerger des coopérations inédites entre établissements de santé, professionnels libéraux, collectivités, acteurs de la prévention, chercheurs et entreprises innovantes, … notamment autour des parcours de soins, de la télésurveillance et de la prévention.
Comment avez-vous réussi à embarquer dans cette démarche les professionnels de santé, les collectivités, les partenaires ?
La mobilisation des acteurs constitue sans doute l’un des défis les plus complexes du programme. Le secteur de la santé est marqué par de fortes logiques d’autonomie, parfois de concurrence. Il se singularise également par une charge opérationnelle qui limite la disponibilité des professionnels.
Dans ce contexte, deux principaux leviers ont été activés. Le premier repose sur un diagnostic partagé : l’ensemble des acteurs reconnaît aujourd’hui les limites d’un système trop fragmenté. Cette convergence constitue un point d’appui essentiel pour engager la transformation.
Le levier financier a également joué un rôle important en permettant de soutenir des projets concrets et de créer une dynamique collective. Mais la réussite du programme tient tout autant à sa capacité d’animation territoriale. Le programme a pris le temps de construire cette dynamique à travers des ateliers, des temps d’échange, des mises en relation et un travail progressif de constitution de coalitions d’acteurs. Cette mobilisation reste néanmoins un chantier permanent : l’implication des patients et de leurs représentants dans les projets demeure encore limitée, tandis que certains acteurs de la santé publique peinent à dégager le temps et les ressources nécessaires pour s’investir pleinement dans ces démarches collectives.
Dans cette dynamique, la collectivité joue un rôle de tiers de confiance reconnu par les acteurs du territoire. Sa position lui permet de faire dialoguer des univers parfois éloignés, notamment entre les acteurs de santé publique et les acteurs économiques. Elle assure également une orientation vers l’intérêt général.
Avec plusieurs années de déploiement, comment évaluez-vous aujourd’hui l’impact du programme sur les habitants ?
Six ans se sont en effet écoulés depuis le lancement. Le programme commence à produire des résultats tangibles, même si l’évaluation de son impact reste en construction.
Des avancées significatives sont observées sur certains parcours. Citons en particulier celui du diabète. Une approche populationnelle permet de mieux structurer les prises en charge, de coordonner les acteurs et d’améliorer la qualité globale du suivi des patients. Ces résultats illustrent le potentiel du niveau territorial pour organiser des réponses plus adaptées aux besoins des populations. Toutefois, l’impact reste encore hétérogène selon les thématiques. Certaines, comme l’insuffisance cardiaque, sont moins avancées en termes de structuration.
Plus globalement, le programme se situe encore dans une phase de démonstration. L’un des enjeux majeurs est désormais de consolider les éléments de preuve. L’objectif est de montrer que le niveau territorial constitue un levier pertinent et efficace pour améliorer la santé des habitants.
Quels enseignements clés tirez-vous aujourd’hui, et en quoi ce programme peut-il inspirer d’autres territoires ?
Plusieurs enseignements structurants émergent de cette expérience.
Le premier est que toutes les collectivités ont intérêt à se doter d’un véritable projet territorial de santé. La santé constitue en effet un enjeu transversal qui génère de nombreux co-bénéfices, y compris en matière de développement économique, de cohésion sociale et d’attractivité territoriale.
Le second enseignement concerne l’échelle d’intervention. Le département apparaît souvent trop large pour permettre une action efficace, tandis que le niveau communal peut être insuffisant. L’échelle du bassin de vie, correspondant aux pratiques réelles des habitants et des professionnels de santé, semble la plus pertinente pour articuler les politiques de santé.
Un autre enseignement majeur porte sur la nécessité de disposer de ressources dédiées à l’innovation. Sans capacité d’ingénierie, d’animation et de financement, les dynamiques engagées peinent à se pérenniser. C’est particulièrement vrai dans un contexte où les acteurs sont fortement mobilisés par leurs contraintes opérationnelles.
Enfin, l’expérience montre l’importance d’un acteur pivot, capable d’animer l’écosystème, de créer de la confiance et de faciliter les coopérations entre des acteurs aux logiques différentes.
Si vous deviez résumer en une conviction forte ce que sera le « territoire de santé de demain » en 2030, quelle serait-elle ?
À horizon 2030, le territoire de santé de demain devrait se caractériser par une intégration beaucoup plus forte des différentes dimensions de la santé. Il ne s’agira plus seulement d’organiser les soins. La vision est bien de construire un véritable écosystème territorial, articulant santé publique, prévention, environnement, urbanisme et innovation. La santé devra être pensée de manière globale, en lien étroit avec les autres politiques publiques.
La conviction forte qui se dégage est la suivante : la santé de demain se construira à l’échelle des territoires, là où peuvent se rencontrer et coopérer durablement les acteurs du soin, de la prévention, de la santé publique, de la recherche et de l’innovation au service des habitants.
*La responsabilité populationnelle consiste à organiser collectivement les actions de prévention, de soins et d’accompagnement à l’échelle d’un territoire afin d’améliorer durablement la santé de la population et de réduire les inégalités d’accès aux soins.