Réenchanter le foncier : et si nous étions foncièrement des utopistes pragmatiques ?
Interview réalisée dans le cadre de notre newsletter Perspectives Territoriales.
Sarah Dubeaux, docteure et spécialiste des friches et de la vacance urbaine, est déléguée générale du LIFTI. Dans cette interview, elle nous éclaire sur l’évolution des enjeux fonciers, soulignant l’importance d’intégrer de nouvelles expertises et de favoriser la rencontre entre professionnels. Elle revient également sur les Assises Nationales du Foncier et des Territoires 2025, où un mélange inattendu de théâtre et de poésie a été proposé pour “réenchanter” les débats autour des questions foncières.
Julhiet Sterwen : Bonjour Sarah Dubeaux. Les enjeux concernant le foncier ont beaucoup évolué ces dernières années : comment est-ce que cela influence les travaux du LIFTI ?
Sarah Dubeaux : Le Laboratoire d’Initiatives Foncières et Territoriales Innovantes (LIFTI) cherche à être dans une démarche d’introspection continue. Il est important de ne pas se figer dans une posture définitive : ce que nous considérons comme vrai aujourd’hui peut évoluer rapidement. Ainsi, nous cherchons toujours à nous repositionner et à ajuster nos actions en fonction des signaux faibles, pour rester pertinents face aux défis en constante évolution autour des questions foncières.
En ce sens, les Assises nationales du Foncier et des Territoires (ANFT) de 2019 et 2022 ont été des étapes importantes, car elles ont permis d’associer progressivement un grand nombre de métiers liés au foncier autour d’une réflexion commune. Aujourd’hui, il est crucial de comprendre que le sujet foncier ne se limite pas seulement à la gestion des terrains. Il s’inscrit dans un contexte plus large où la question du sol, de ses qualités, de ses usages, et des interactions entre les espaces naturels et urbanisés devient fondamentale. C’est pourquoi nous avons besoin de faire évoluer nos actions en intégrant des experts d’autres disciplines, comme les pédologues, et en veillant à une acculturation mutuelle aux termes et aux enjeux liés à ces nouveaux champs d’expertise.
Lors des ANFT de 2025, le programme était dense et structuré autour de 11 parcours thématiques. Comment avez-vous choisi le contenu des débats ? Quelles étaient vos partis-pris ?
La diversité des thématiques est, en soi, un plaidoyer. Notre objectif était de mettre en lumière la manière dont le sujet foncier interagit avec de nombreux champs de l’action publique. Nous avons donc priorisé une approche systémique, faisant le lien entre le foncier et des thèmes aussi variés que l’immobilier, la notion de propriété, l’agriculture, nos rapports à l’eau ou la valorisation des friches. Nous avons cherché à montrer que le foncier est la dimension « spatiale » de toutes les politiques publiques, un fil conducteur qui traverse l’ensemble de nos problématiques sociétales.
Il nous semble essentiel d’ouvrir l’espace à des échanges plus libres, plus profonds, qui permettent d’aller au-delà des idées reçues et des positions établies, même si cela implique parfois de prendre des risques intellectuels. Nous avons opté pour des discussions en format « table ronde », sans présentation formelle, afin d’encourager les intervenants à sortir de leur posture habituelle et encourager les échanges avec la salle.
Nous avons mis en place un programme qui incite chacun à réfléchir à la posture des autres et à comprendre ce qui guide leur action. Il ne s’agissait pas uniquement de débattre, mais aussi de remettre en question nos propres certitudes. Des différences de positionnement peuvent être actées, cela n’empêche pas de chercher ensemble des solutions concrètes.
La plénière de clôture a – agréablement – surpris par sa dimension théâtralisée. Pourquoi ce choix ? Est-ce que le foncier, ou l’aménagement du territoire plus largement, manque de poésie ?
En introduisant des éléments de théâtralisation, nous avons voulu provoquer une réaction, éveiller l’imagination et réenchanter des discussions qui peuvent parfois paraître abstraites. L’idée était de stimuler la réflexion en abordant des sujets graves ou sérieux sous un angle créatif et disruptif, tout en incitant les participants à se projeter dans des scénarios inspirants. L’aménagement du territoire est généralement perçu comme un sujet technique, alors qu’il touche à notre manière de vivre ensemble et à l’habitabilité de nos espaces quotidiens.
C’est pour cela qu’introduire de la poésie et de l’imagination dans ces débats est fondamental : cela permet d’envisager des solutions audacieuses qui dépassent les limites imposées par la réalité immédiate. Il ne s’agissait pas seulement de discuter des outils existants, comme le ZAN ou TRACE, mais d’ouvrir le champ des possibles. Le vrai enjeu de cette plénière était de penser ensemble la direction que nous voulons prendre pour l’avenir, en s’affranchissant de l’actualité immédiate pour se demander où nous voulons aller collectivement, à long terme.
D’où la reprise du terme « utopie », avec cette formule de “foncièrement utopiste”, qui paraît pourtant bien éloignée des questions foncières…
Nous avons repris le terme « utopie » de manière délibérée à Edgard Pisani, même si cela peut sembler « hors sol » et « sans lieu ». Être « foncièrement utopiste » nous pousse à imaginer des futurs possibles, à repenser la manière dont nous vivons ensemble sur le sol. Dans un monde qui semble de plus en plus limité par des contraintes immédiates, l’utopie est un moyen de réveiller l’imaginaire collectif. Elle permet de sortir des logiques de compromis et de voir les choses sous un angle nouveau, de manière créative et audacieuse. Des références comme “J’ai fait un rêve…” ou le “Manifeste des 343” ont été des moments symboliques pour remettre de la légèreté et du sens dans les débats. Il ne s’agissait pas de réduire l’importance des enjeux, mais de remettre de la dynamique, de l’amusement et de l’espoir.
Enfin, il est important de passer de l’idée à la réalité et de s’assurer que cette dimension créative et réflexive se traduise ensuite par des avancées pratiques. La poésie et la théâtralisation ne doivent pas rester des concepts, mais se matérialiser dans des politiques et projets qui transforment réellement la manière dont nous pensons et gérons le foncier.
Est-ce que ces Assises vous ont donné envie de faire évoluer le LIFTI, dans les années à venir ?
Notre programme pluriannuel de travail se clôture cette année, et avec le renouvellement du Conseil d’Administration, nous entamons un moment de redirection et de réajustement pour le LIFTI. Les actes, proposés durant les Assises, serviront de boussole pour établir notre futur programme de travail : le sujet de la connaissance, des stratégies foncières territorialisées, de l’utilité publique du foncier et enfin du temps long, par la pérennisation des usages.
Partager ces actes avec des personnalités politiques et les participants va constituer un moment clé, également en lien avec les préoccupations de nos partenaires et les évolutions législatives en cours.
Sarah Dubeaux est docteure en géographie et aménagement du territoire et déléguée générale du LIFTI. Sa thèse réalisée entre Le Havre et l’Allemagne, portait sur la gestion de la vacance urbaine et les enjeux associés. Elle est aussi co-autrice de l’ouvrage Agir contre la vacance, avec Yoan Miot, à partir de l’expérience d’Ambert Livradois Forez.
Le LIFTI, fondé en 2016 par Marc Kaszynski (Actuel Président du LIFTI, ancien Directeur de l’EPF Nord Pas de Calais), en collaboration avec Frédéric Roussel (Cabinet Roussel, notaire), Frédéric Levy (DS Avocats), Philippe Remignon (Vilogia) et Nicolas Georges (Ramery Immobilier), a pour vocation d’offrir un lieu d’échange sur des thématiques variées, allant des friches urbaines aux politiques publiques de maîtrise foncière, en passant pour les modèles économiques et juridiques de l’aménagement. Le LIFTI se positionne comme un laboratoire d’innovation qui cherche à aborder ces nouvelles problématiques de manière transversale.